Les caisses sont au premier étage du magasin

 

« Vous avez la carte Fnac ? » J’aurais du compter. Depuis le début. Depuis mon premier jour. Combien de fois j’ai prononcé cette phrase. « Vous avez la carte Fnac ? » Des millions. Des millions de fois sûrement. Au début, ça n’avait pas de sens pour moi de le dire. Ca me gênait. Ca n’était pas naturel. Et puis si les gens ont une carte, ils savent bien qu’il faut la sortir, non. Et puis c’est devenu une blague. Bip. Une blague qui ne faisait rire que moi. « Vous avez la carte Fnac ? » Et puis ça ne m’a plus fait rire. Et puis j’ai même oublié que je prononçais cette phrase. Bip. Cents fois par jour. Mille fois par jour. Chaque jour. Depuis sept ans. A la Fnac Saint-Lazare. Bip. Bip. Le bruit du code barre quand je passe un article. Ca non plus, je ne l’entends plus. Bip. Au début, ça me rendait dingue. Mais maintenant, ça ne me fait plus rien. Bip. Sept ans. Et pourtant, je ne suis pas encore lassée. Bip. J’adore. Bip. J’adore regarder ce que les gens achètent. Les DVD. Les livres. J’adore. Et puis j’adore regarder leur tête ensuite pour voir si elle va avec leurs achats. Les hommes viennent de Mars, les femmes de Vénus. Oui. Oui madame, vous avez bien une tête à acheter ce ramassis d’idioties. Bip. Un coffret Mission Impossible. Oui, jeune homme. Oui, vous avec la barbe de trois jours et les écouteurs démesurés qui reposent autour de votre cou comme un bijou, c’est à vous que je parle. Oui, ça vous va bien ce coffret. Bip. Le dernier Haruki Murakami. Ah non, je ne vous voyais pas acheter ça. En même temps, Murakami, tout le monde l’achète, c’est le livre qu’il faut avoir chez soi.

Je ne fume pas. Je ne fume pas et j’ai arrêté le café. Enfin, j’essaie d’arrêter le café. Quand c’est l’heure de la pause, je ne vais pas traîner chez H&M ou Zara pour m’acheter des fringues de mauvaise qualité que de toute façon je ne porterai jamais. Non. A la pause, je vais au rayon librairie de la Fnac. Ca fait marrer les autres qui me prennent à moitié pour une folle et à moitié pour une prétentieuse. Je vais au rayon librairie, section littérature française. Contemporaine la littérature. Et je lis. Tout. Régis Jauffret. Arnaud Christine. Frédéric Beigbeder, même parfois. Je lis. J’avale. Je me gave de ces livres qui viennent d’être écrits. De cette littérature en train de se faire. Des mots de ces gens. De ces gens vivants. Qui sont là, dans Paris, pas loin, juste à côté. Qui écrivent. J’essaie d’humer la tendance. Je ne lis jamais assez vite. Je dois lire plus vite. Toujours plus. Plus vite. Je n’aurai jamais terminé de les lire. Ces livres. Tous ces livres. Je dois tous les lire. Ces livres qui sortent chaque saison par centaines. Ces livres qui ne sont pas de moi. J’aurais pu. J’aurais pu l’écrire. Celui-là. Celui-là, j’aurais pu. Y’a pas vraiment d’histoire. Les personnages sont classiques. Le style est sans grande fantaisie. J’aurais pu. C’était tout à fait à ma portée. Christine Angot. Catherine Breillat. J’aurais pu. Alexandre Diego Gary. C’est un peu facile. Raconter sa vie. Pourquoi je n’y arrive pas. Sa vie. Une vie. La vie. Yann Moix. Pourquoi je ne suis pas dans ces rayons. Moi. Pourquoi. Un jour je vais mourir. Intoxiquée, étouffée par tous ces mots qui ne sont pas les miens. Un jour je vais mourir. Ecrasée par le poids de cette littérature qui me crache au visage. Annie Ernaux. Un jour. De ne pas être publiée.

C’est quand même incroyable les mauvais livres que les gens peuvent acheter. Bip. Bip. Bip. 37€90. 37€90 pour du rien. Amélie Nothomb. Anna Gavalda. C’est publié. C’est vendu. C’est acheté. Pas sûr que ce soit lu. Mais quand même. C’est édité. Mais moi, pas. Moi, je ne suis pas éditée. David Foenkinos. J’aurais pu l’écrire. Je l’ai écrit. Je l’écris. C’est toujours la même histoire, non. Un homme. Une femme. La vie. La mort. L’amour. La douleur. La douleur de la vie. La douleur de la mort. La mythologie. Familiale la mythologie. Guillaume Musso. Dieu. L’Histoire implacable. L’oubli. Ils me narguent. Tous. Ces livres. Bons ou mauvais. Lorsqu’ils sont bons ils me rendent malade. La perfection d’une phrase. La beauté crépusculaire d’une tournure. Michel Houellebecq. Chloé Delaume. Pourquoi je n’ai pas eu cette idée. Pourquoi je n’ai pas écrit ce passage. Je corne la page. Je mets une croix dans la marge devant les mots parfaitement agencés. Comme s’ils avaient toujours vécu là, pour devenir cette phrase. Je les apprends par cœur. Je me les récite comme des mantras. Moi aussi, je peux écrire cette phrase. Je vais écrire cette phrase. Cette phrase parfaite. Je vais la trouver. Cette phrase parfaite. Marc Levy. Yasmina Reza. Quand ils sont mauvais je suis furieuse. Comment. Comment oser écrire une telle nullité. Et être assez arrogant pour la donner à lire. Pour y croire. Et y arriver. Quand ils sont mauvais, je me visualise toute la chaîne de commande. Toutes les personnes en jeu. Directeur de collection, comité de lecture, stagiaire café / photocopie, imprimeur, livreur, diffuseur, libraire. Toutes les personnes qui sont intervenues et qui ont fait que ce livre est là, dans mes mains, section littérature française à la Fnac Saint-Lazare. Et coûte 18€. Bip. Je ne comprends pas. Quand ils sont mauvais, j’ai une pensée pour les arbres coupés en fines tranches, pour les pompes à encre qui marchent à plein régime, pour les rotatives qui s’épuisent, pour les imprimeurs qui s’esquintent la santé. Tout ça pour ça. Pour rien. Mais pas pour moi.

Bip. Bip. Bip.


Une réponse à “Les caisses sont au premier étage du magasin”

  1. Termimarto dit :

    Tu trouves les mots toi.

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