Déjeuner avec Bethany

Je ne sais pas pourquoi certains vont à la poubelle et d’autres pas. Mais pour celui-là, je sais.

Pourtant, il a toutes les caractéristiques de ceux qui finissent dans la poubelle jaune. Dans mon besoin de faire le vide et mon grand snobisme, je me sépare de toutes les traductions de l’anglais. Et puis il est vieux, cet American Psycho. Edition Robert Laffont de 1998. 139 francs. Pas assez propre pour être repris chez Gibert. La couverture est moche et cette photo un peu wharolisée de Bret Easton Ellis, ridicule. C’est un grand format, aux pages granuleuses et à la couverture presque veloutée déjà jaunie.

Pourtant, je ne le jette pas. Et il se retrouve sur la pile avec Michel Houellebecq, Marguerite Duras et Junichiro Tanizaki. Et même si, sur l’étagère, j’ai ma first edition, soft cover, Vintage de 1991 achetée à New York l’an dernier, je ne jette pas mon vieil American Psycho martyrisé.

J’ai 17 ans et je n’ai jamais lu un livre en entier. Jamais regardé plus loin que la quatrième de couv’ de La condition humaine que j’avais pourtant dû présenter au bac de français. J’ai 17 ans et je lis American Psycho. Je ne sais plus trop comment j’en suis arrivée à acheter ce livre à la Fnac Saint-Lazare mais je suis là, sur le canapé à fleurs du salon et je lis American Psycho. Je dévore plutôt. Je ne lâche pas ce bouquin.

Je ne connais pas Genesis, je n’ai jamais entendu parler du Patty Winter Show et je passe complètement à côté de la satire sociale mais je ne peux pas faire autrement. Google n’existe pas et je n’ai même pas l’idée d’aller chercher sur AltaVista des infos sur l’Amérique des années Reagan. Je ne sais sûrement pas qui est Reagan, d’ailleurs. Peu importe, je suis hypnotisée.

Je ne l’ai pas relu depuis, juste recherché parfois des passages cultes. Je n’ai pas non plus trouvé le courage de le lire en anglais, trop peur de ne pas y trouver tout ce dont je me souviens.

Car je me souviens de tout. De la violence, de l’érotisme, de l’un qui appelle l’autre. De la consommation effrénée de fringues et de drogues et de cartes de visite. De la vacuité comme une philosophie. De la tristesse infinie qu’aucun costume de chez Brooks Brothers ne peut combler. Et les scènes de torture forgent en moi un imaginaire de brutalité dans lequel je plonge encore aujourd’hui.

Je me souviens de tout mais surtout du pouvoir que ce livre a sur moi. Certains diront que ce n’est pas de la littérature. Pourtant, c’est avec Patrick Bateman que je découvre la littérature. Et qu’on peut écrire dans la modernité. Je découvre la puissance évocatrice des mots. Je découvre qu’un livre peut me faire ressentir des émotions réelles. Me rendre vivante. J’existe pour la première fois. Avec Patrick Bateman plus qu’avec mes amis.

En lisant, je me remémore Manhattan que je viens tout juste de découvrir. Et ma vie avec Patrick est plus intense que mon véritable séjour à New York. Je vis ses soirées au Dorsia et au Tunnel, je suis avec lui lorsqu’il crève les yeux d’un clochard au pied du Dakota Building. Je le croise sur Wall Street lorsqu’il va travailler.

American Psycho n’a pas changé ma vie parce que c’est un bon livre comme a pu le faire In Cold BloodAmerican Psycho a changé ma vie, period. Mon quotidien. Il a changé mon rapport à l’écriture, à la lecture mais aussi toute mon existence. Si aujourd’hui la seule chose qui m’intéresse c’est de lire dans mon lit avec un café et des petits gâteaux, c’est à cause de ce livre. Ce livre primitif.

Je reprend le livre de la pile et l’ouvre au hasard. « Mercredi, nouvelle scène tronquée de ce qui passe pour être ma vie ».


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